Adam était-il un homme? Par S. M. Jeunet

Publié le par les deux soeurs

Beaucoup d'encre a coulé sur les 3 premiers chapitres du livre de la Genèse qui racontent la création des premiers parents de l'humanité, en deux récits très différents. Et pas toujours pour le meilleur, car ce sont souvent les femmes qui ont fait les frais d'une lecture discriminante et oppressante. 
Heureusement, on commence à donner plus de profondeur aux mots qui ont servi à traduire le mot hébreu adama, "glébeux. Et tout change!
D
épêchez-vous de lire ces pages de Soeur Michèle Jeunet. Un petit vent coulis de libération flotte entre les lignes...



Adam est-il de sexe masculin ? Enjeu de traductions et d’interprétations

S’il est un bouleversement majeur intervenu depuis un siècle, en particulier en Occident, c’est bien celui des relations entre femmes et hommes. Ce bouleversement peut, parmi plusieurs aspects, se décrire comme l’émancipation d’une tutelle. Le domaine juridique en France en constitue une bonne illustration. Il faut attendre 1938 pour que soit supprimée la puissance maritale et abrogée l’incapacité civile des femmes ; attendre 1965 pour que la femme mariée ne soit plus considérée comme mineure ; 1966 pour qu’elle puisse exercer un métier sans avoir besoin de l’autorisation de son mari ; attendre 1970 pour que la puissance paternelle soit remplacée par l’autorité parentale et que soit supprimée, dans le couple, la notion de chef de famille.[1] Ces mesures ont contribué peu à peu à sortir d’un système qui a prévalu pendant des siècles et qu’on a coutume de nommer patriarcal.

Cependant cette émancipation et cette sortie du patriarcat sont loin d’être gagnées dans toutes les parties du monde où des femmes continuent de subir violences et injustices, d’abord comme tout être humain, mais plus encore en tant que femmes. Et loin, encore, d’être acquises dans tous les domaines, il suffit de citer parmi d’autres aspects, en France, la différence de rémunération et l’inégale répartition des tâches domestiques.

Une des questions débattues est d’évaluer la part positive du christianisme dans cette émancipation mais aussi sa part de responsabilité dans la légitimation et le maintien de ce patriarcat au cours de l’histoire.

Sans méconnaître l’apport positif[2] du christianisme, le travail qui est le mien est de comprendre en quoi certaines traductions et interprétations de la Bible ont pu contribuer, légitimer et donc renforcer le maintien d’une situation inégalitaire. Les raisons de cette hiérarchie dépassent largement la sphère chrétienne et religieuse[3], mais une certaine manière de traduire et d’interpréter les textes a légitimé une situation de fait, ceci avec d’autant plus de force qu’elle se réclamait de l’autorité même de Dieu.. Cela permettra de mieux saisir le regret que Jean-Paul II exprimait dans sa lettre aux femmes en juin 1995 :

 « Il ne serait certes pas facile de déterminer des responsabilités précises, étant donné le poids des sédimentations culturelles, qui au cours des siècles ont formé les mentalités et les institutions. Mais si, dans ce domaine, on ne peut nier, surtout dans certains contextes historiques, la responsabilité objective de nombreux fils de l’Eglise, je le regrette sincèrement.  »[4]

Ce qui suit étudie la manière de considérer l’Adam de Gn 1-3. Je verrai d’abord comment son interprétation peut être source de discrimination, mais aussi comment il est possible d’en faire d’autres lectures. Cela amènera à une réflexion d’herméneutique biblique.

Adam est-il de sexe masculin ? Question provocatrice. Spontanément l’image qui nous vient est celle d’un humain de sexe masculin. En cela, nous sommes tributaires (si nous nous limitons aux 2000 ans qui nous précèdent) des commentaires bibliques et de l’iconographie chrétienne.

 

I : Deux exemples qui illustrent la réponse affirmative classique.

Prenons deux exemples entre des milliers. Dans la cathédrale de Chartres, une sculpture représente le Christ modelant Adam. Ses traits sont, sans conteste, ceux d’un humain de sexe masculin. Ou encore, dans cette même cathédrale, le vitrail du bon Samaritain qui mêle le récit de Luc 10/25-37 avec celui de Gn 2/4-3/24. On peut y voir la séquence suivante : à gauche Dieu insufflant son haleine de vie (Gn2/7) à un humain visiblement masculin, au centre celui-ci seul, et à droite une humaine de sexe féminin tirée de lui. L’Adam masculin est présent dans les 3 médaillons. La femme est seulement présente dans celui de droite et tirée de l’Adam. Nous avons bien là une lecture de Gn 2 et 3 où le masculin est pensé comme le sexe premier créé et le féminin, créé en second et tirée de lui. Cette manière de lire ne souffre, à ma connaissance, aucune exception. Ce qui fait que, spontanément, nous « dessinons » un Adam sous les traits masculins. [5]

 

II : le démenti du chapitre 1 de la Genèse

Pourtant le 1er récit de la création est un démenti de cette image.

« Elohîm dit :’Nous ferons Adâm- le Glébeux- à notre réplique, selon notre ressemblance.

Ils assujettiront le poisson de la mer, le volatile des ciels, la bête, toute la terre, tout reptile qui rampe sur la terre’

Elohîm crée le Glébeux à sa réplique, à la réplique d’Elohîm il le crée, mâle et femelle, il le crée… » Gn 1/26-27 [6]

Cette traduction , comme toutes les autres, a ses limites et ses richesses. Elle a l’avantage, en mettant au pluriel l’assujettissement des animaux, ( et en cela fidèle au texte hébreu) d’induire une humanité non réduite à une seule individualité. (Ce que fait aussi la BJ[7] mais pas la TOB). Elle a aussi l’avantage d’éviter de traduire Adam par « homme » (ce que font la BJ et la TOB[8]) Car l’absence dans la langue française d’un terme générique qui soit différent du masculin, induit dans la langue même un effacement du féminin.[9]

André Chouraqui a choisi de traduire Adam par Glébeux, ce qui permet d’entendre le concret de ce mot en hébreu.

On peut cependant regretter l’article devant Glébeux. Car cela induit une image masculine ainsi que l’emploi du pronom personnel « il ». Une bonne traduction théologique qui voudrait inclure le féminin devrait utiliser la typographie inclusive et écrire, sans article : glébeux-se. Mais serait-ce juste ? Ne serait-ce pas vouloir gommer l’inscription culturelle patriarcale de ce texte ? Dans la mesure où cette inscription patriarcale est reconnue, dépassée, et surtout qu’on n’en tire plus des conséquences discriminatoires pour les femmes (comme c’est le cas dans la plupart des commentaires actuels des traductions modernes), cela pourrait ne pas être nécessaire. Cependant, une traduction résolument inclusive a l’avantage de mettre en lumière des présupposés qui plus ou moins inconsciemment nous travaillent encore.

Mais la limite la plus grande est d’employer le pronom personnel masculin pour parler de Dieu. Cet emploi est tellement intériorisé que c’est très récemment qu’il a pu prêter à l’étonnement et au questionnement.[10] Pourtant il est lourd d’une présupposition. Dieu « pensé » au masculin aura son image parfaite dans un Adam au masculin. Il me semble que cela nous affecte différemment selon que nous sommes femme ou homme. L’enfant masculin qui peu à peu accède au langage va entendre parler de Dieu dans les mêmes termes que lui : il, le, lui. Linguistiquement parlant le garçon est du même sexe que Dieu ! Par contre l’enfant féminin entendra parler de Dieu dans les termes qui ne sont pas les siens. Linguistiquement parlant, la fille n’est pas du même sexe que Dieu. Conséquences dont il est difficile de mesurer l’impact. Sens plus fort de l’altérité de Dieu ou sentiment d’exclusion du divin chez les femmes ? Projection de toute puissance chez les hommes ?

Mis à part cela (mais nous y reviendrons) ce 1er récit, quelles que soient les traductions plus ou moins heureuses pour le dire, nous donne un fondement anthropologique d’Adâm, image de Dieu, mâle et femelle dans une parfaite réciprocité. Il n’en est pas de même dans le 2ème récit de la création.

 

III : la masculinité d’Adam en Genèse 2 et 3

Dans la théologie chrétienne classique jusqu’à maintenant, ces textes ont été interprétés dans le sens d’une création de l’humain en deux étapes : d’abord masculine, ensuite féminine tirée du masculin, et où le nom d’Adam se réfère au seul masculin. En continuant de penser aux enfants, un garçon au catéchisme pourra immédiatement s’identifier à ce Glébeux sorti des mains de Dieu, à qui il s’adresse, qui est son interlocuteur, à qui il donne pouvoir de nomination. Si on le fait prier devant la sculpture de Chartres qui représente le Christ créant Adam, il y verra son visage d’homme. Pour la fille, cette identification ne sera pas immédiate. Parle-t-on d’elle aussi dans ce Glébeux ? Plus globalement, traduction et interprétation de ce texte se sont conjuguées au service d’une image infériorisée des femmes. ( ce sera l’objet de la 2ème partie de notre travail).

Aujourd’hui, un effort est fait pour rectifier cela dans un sens qui n’est plus dévalorisant pour elles. Je vais prendre, parmi d’autres, deux exemples récents.

Le premier chez un auteur catholique, le Père André Wénin. Avec lui, c’est la traduction et l’interprétation qui cherchent à être non-discriminantes.

La seconde chez une auteure protestante, la Pasteure Litta Basset . Elle prend acte dans son livre Le pardon originel [11], que ce glébeux dans le texte est bien de sexe masculin. Comme Chouraqui, elle traduit le Glébeux à chaque fois que dans le texte il y a Adâm. Mais sa réévaluation du texte dans un sens non-discriminant pour les femmes va porter sur l’interprétation.

Malgré cette différence, nous verrons que leurs positions se rejoignent.

 

A/ La lecture d’A.Wenin :

1- Adam, autant femme que homme et le drame de l’un qui se prend pour l’origine de l’autre

Dans un article paru dans la revue Croireaujourd’hui[12]A. Wenin traduit Adam par : « l’humain ». Actuellement, dans la langue française, c’est ce que nous avons trouvé de mieux pour inclure féminin et masculin dans un même mot. Si nous adoptons cette traduction pour Gn 2-3, cela permet, dans une recherche d’anthropologie biblique, de décrire l’homme et la femme comme formé-es de la glèbe, recevant une haleine de vie, posé-es dans le jardin, entendant ensemble la parole d’ouverture à tous les arbres et celle de l’interdiction de l’arbre à connaître le bien et le mal.

Si nous suivons la lecture inclusive d’A.Wenin, le verset 18 du chapitre 2 peut cependant nous arrêter et rendre difficile l’inclusion du féminin et du masculin dans cet-te Adam

Même si on traduit par : "Le Seigneur dit : il n’est pas bon que l’humain soit seul", on peut se demander qui était-il cet humain seul ? La réponse de l’auteur est de considérer Adam comme l’Humain dont l’être n’est pas encore différencié sexuellement. L’interpréter ainsi (et non comme un Adam masculin) comporte un enjeu anthropologique important. Pourquoi ? Parce que Dieu s’adresse à lui-elle, fait de lui-elle un-e interlocuteur-trice, lui donne un pouvoir de nomination. Dieu l’associe donc à son pouvoir. En donnant un nom, il-elle en devient maître-maîtresse. [13]

Si Adam est toujours cet-te humain indifférencié-e sexuellement, ce pouvoir est potentiellement celui des deux sexes. Si c’est l’Adam uniquement masculin, une lecture fondamentaliste peut se servir, s’est servi et se sert encore de lui, pour introduire une image du masculin différente du féminin, dans le sens d’un pouvoir de gouvernement qui n’est donné qu’à l’Adam masculin. C’est en tout cas une lecture non avertie des exigences critiques d’une éthique de l’égalité homme-femme. Cette interprétation a prévalu pendant des siècles au point d’oublier ou d’occulter l’Adam mâle et femelle de Gn 1.

Telle n’est pas l’interprétation que suggère la traduction d’ A.Wenin.

« Dans le récit, il n’est ni homme ni femme. Ou les deux à la fois. Mais pour le Seigneur Dieu, un tel isolement n’est pas bon. C’est la relation qui fait vivre. »[14]

Très beau commentaire qui dit bien l’enjeu et le bienfait de cette différenciation voulue par Dieu et qu’il va opérer. La suite de son commentaire est encore plus novatrice :

« La torpeur fait perdre connaissance à l’humain. C’est la manière de dire que ce qui constitue un être dans sa singularité échappe forcément…Dieu prend un côté de l’humain puis ferme la chair à sa place. Cette opération signifie que seul un manque, une perte ouvre un être à l’altérité et qu’une relation authentique n’est possible que si le moi accepte d’être blessé, altéré. » [15]

Dans une Bible traduite et commentée comme cela, nous pourrions avoir comme titre à partir du v.27 : « Le premier péché ». Il aurait pour premier auteur l’Adam masculin.

En effet ce qui est dit au v.23, à côté de son aspect positif, peut être questionné. Ce n’est pas une parole de dialogue, Adam ne dit pas : « Tu es os de mes os et chair de ma chair ». Il se parle à lui-même. La communication commence mal ! « Il en fait l’objet de son discours ».[16] dit A.Wénin. Mais peut-être encore plus grave, il se donne comme l’origine de « issah » : « Car de ys a été prise celle –ci ». Elle vient de lui.[17]

Cette déclaration se veut parole de savoir. Il croit savoir comment cela s’est passé et qu’elle vient de lui alors que le texte nous a bien dit que c’est Dieu qui est l’auteur de cette différenciation, que l’humain féminin comme l’humain masculin a été tiré comme lui de l’humain par séparation : lui, un côté, elle l’autre. Il croit savoir alors qu’il ignore tout puisque tout s’est passé dans un sommeil. Quelle aurait dû être la parole juste ? Peut-être interroger Dieu sur ce qui vient de se passer, sur le mystère accompli, et s’adresser à cette autre maintenant devant lui ? Au contraire, poursuit A.Wénin :

« On le voit ainsi reprendre connaissance en gommant ce qu’il ignore, à savoir l’action divine qui a fait de la femme un être singulier, différent de lui. On le voit aussi prendre sur elle un pouvoir que Dieu avait donné à l’humain sur les animaux, le pouvoir de nommer. »[18]

Si cette remarque est juste, elle devient un bon exemple de la manière dont une lecture biblique est toujours voilée par des présupposés. On va pointer le péché de la femme en Gn 3/6 et ne pas remarquer cet autre peut-être encore plus grave et qui n’a pas même besoin d’un tentateur extérieur !

Premier péché donc mais qui est aussi celui de la femme. Celui-là aussi a été voilé et combien il est nécessaire qu’il soit dévoilé. Le péché, ici, au féminin, est le silence. Elle ne dit rien, se laisse dire. Se laisse prendre dans ce refus d’une vraie altérité, au profit du même. Elle se laisse nommer par un autre. Ce mutisme est autant refus de dialogue que le « parler à soi même » de l’humain masculin. Il dit un péché de soumission à l’injustice dont on est victime et donc une possible complicité avec son propre malheur. La femme ici le commet : par son silence elle accrédite la parole qui fait d’elle un objet dont on parle, au lieu d’être sujet parlant.

Le texte même à partir du verset 25 à l’air d’entériner cette situation.[19] En effet pour parler de l’humain masculin, le texte va simplement dire l’humain (l’Adam ou le Glébeux, ou l’homme selon les traductions). Comme si le masculin était simplement l’humain à lui tout seul. Simplement et c’est bien là la faute. Au lieu d’accueillir l’altérité comme un don, le manque comme l’espace d’une vraie rencontre, l’Adam masculin va se vivre comme le sexe premier, parfait, exemplaire et le féminin comme dérivé de lui. Nous verrons que ceci est au fondement de toute l’anthropologie classique qui va s’élaborer à partir d’une interprétation de l’Adam au masculin.

 

2-Premier élément d’herméneutique biblique

A partir de cette lecture, on peut tirer un premier élément d’herméneutique biblique. Parmi les éléments nouveaux de traduction et d’interprétation d’André Wénin, il y a cette critique de ce qui est souvent commenté comme un cri d’admiration de la part de l’Adam masculin. Ici, ce cri est interprété de manière négative : se prendre pour l’origine d’une autre, une première parole qui n’est que parole à soi-même. Ce premier élément d’herméneutique, ce pourrait être le discernement.

Ce n’est pas parce que c’est écrit que c’est forcément ce que Dieu veut et ce n’est pas forcément l’expression de sa volonté. Ne pas s’extasier devant ce cri, comme si parce que écrit, il était selon Dieu, mais y discerner le piège à éviter. Discerner, c’est faire du tri entre la conformité au désir de Dieu et ce qui s’y oppose. Ceci au niveau du texte lui-même mais avec encore plus de vigilance, au niveau de ses traductions et de ses interprétations. Ici le texte dit des chemins de malheurs non pour nous accabler mais pour nous alerter, nous éveiller, nous détourner des chemins qui sont des impasses. Encore faut-il les entendre !

Cet élément d’herméneutique biblique, il me semble, peut être une réponse à certaines critiques féministes. La Bible ne dit pas uniquement ce qui est bon, ce que l’on doit faire, elle raconte une histoire, faite de ténèbres et de lumières, de péché et de grâce, d’impasses et de routes sûres. Mais c’est à nous de pas prendre une ténèbre pour de la lumière.

 

3- Critique de cette lecture et 2ème élément d’herméneutique

On peut cependant ne pas être complètement convaincu par ce commentaire d’André Wénin, car beaucoup d’éléments du texte contredisent cette lecture ! Les innombrables commentaires de ces textes auraient été différents si, par exemple, il avait été écrit au verset 22 : « De la côte qu’il avait tirée de la femme, Yahvé façonna un homme et l’amena à la femme » au lieu du verset : « de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé façonna une femme et l’amena à l’homme. »[20]

D’autant plus que Dieu se conduit de la même manière pour la femme et les animaux : il la conduit vers Adam. Ce geste induit que l’Adam avant son sommeil était déjà l’Adam masculin.

La suite du texte renforce cette position : le maintien du mot Adam pour le seul être masculin distinct de celle qui est dite femme ; la question que Dieu adresse au singulier au seul Adam masculin : « Où es-tu ? » et le dialogue qui ne se fait qu’entre eux deux ; un dialogue avec la femme qui ne vient qu’en second à cause de l’accusation du Glébeux ; le reproche que Dieu fait à Adam d’avoir écouté sa femme en Gn3/17 (un verset qui aura une belle postérité !) ; Dieu chassant le Glébeux, comme s’il était seul, comme si seul lui compte, comme s’il représentait le tout de l’humain.

De ce fait, on ne peut entendre qu’au masculin l’Adam de Gn 2/22 et 24.

Peut-on encore appliquer le principe du discernement énoncé plus haut ?

Il semble que non, tant le fait est massif. Un autre élément d’herméneutique s’impose. D’abord ce qui peut s’énoncer de manière simple : faire une lecture qui prend en compte, pour le relativiser, le contexte culturel de l’auteur. Cette lecture peut prendre appui sur un principe général de la Commission biblique pontificale : une « approche (par l’anthropologie culturelle) permet de mieux distinguer les éléments permanents du message biblique qui ont leur fondement dans la nature humaine et les déterminations contingentes, dues à des cultures particulières »[21] Ici les déterminations contingentes relèvent de la culture patriarcale et androcentrique qui les ont vu naître. Mais voyons maintenant la position de Litta Basset qui ne remet pas en cause la masculinité d’Adam et nous introduit à un troisième élément d’herméneutique.

 

B/ Lecture de Litta Basset

 1-Adam, l’humain masculin dans un texte qui décrit le mal déjà là

Litta Basset introduit un autre élément d’herméneutique qui me semble encore plus vigoureux : aucun texte biblique n’est écrit avant le péché ! Même un texte qui parlerait d’un temps avant le péché ! Elle écrit :

« L’auteur du texte parle à partir du monde où il vit, un monde indissociable du mal, un monde où le mal va tellement de soi qu’on ne le mentionne pas, pas plus qu’on ne mentionne le non respect dont la femme est l’objet. En effet, le non-respect de la femme dans le texte suffit à attester que le mal est là dès les origines, indépendamment du drame du jardin. » [22]

Beaucoup de femmes, aujourd’hui dans le monde, peuvent voir dans Gn 2-3, une situation qui malheureusement est la leur.

Ce principe herméneutique rejoint celui de Paul Ricoeur dans sa si belle interprétation du péché originel :

« Le mythe adamique révèle en même temps cet aspect mystérieux du mal, à savoir que si chacun de nous le commence, l’inaugure…chacun de nous aussi le trouve, le trouve déjà là, en lui, hors de lui, avant lui. Pour toute conscience qui s’éveille à la prise de responsabilité, le mal est déjà là ; en reportant sur un ancêtre lointain, l’origine du mal, le mythe découvre la situation de tout homme : cela a déjà eu lieu. »[23]

Pour lui, ce texte n’explique rien mais exprime l’expérience humaine. Il est parole de Dieu en tant que :

« Pouvoir révélant concernant la condition humaine dans son ensemble …

Quelque chose est découvert, descellé, qui sans le mythe serait resté couvert, scellé. »[24]

Cette fonction du mythe qui découvre et descelle peut se comprendre de manière vivante. Ce n’est pas une fois pour toutes qu’il permet de découvrir et de desceller. Sa fonction de découverte peut être aujourd’hui neuve et nous ouvrir à une compréhension encore jamais mise à nue.

C’est à cela que se livre Litta Basset en disant que le mal est à l’intérieur du texte même. Ceci, non pas pour justifier la hiérarchie des sexes mais pour la dénoncer et permettre au texte d’être un révélateur du mal au féminin. En ce sens il peut révéler du neuf, dévoilé du caché, descellé ce qui était encore scellé.

2-Descriptif du mal déjà là

Ce mal, Litta Basset le décline en plusieurs points :

-L’Adam masculin conçu comme le seul interlocuteur de Dieu (dans le texte, Dieu ne s’adresse à la femme que pour lui signifier sa faute).

-la femme est faite pour l’homme : elle est tirée de lui, faite pour lui, référée à lui, son être ne se conçoit qu’en fonction de l’humain masculin. Etre la femme d’un homme est sa vocation et sa raison d’être.

-L’Adam masculin est associé au pouvoir créateur de Dieu pour qui nommer, c’est faire exister. Les animaux sont nommés selon lui et pas selon elle. Sa vison et sa nomination masculine est universelle sans avoir besoin de celle de la femme.

-l’Adam masculin proclame le nom de la femme comme il l’a fait pour les animaux, donc exerçant un droit de souveraineté sur elle.

-Quand, dans le texte, la femme apparaît seule ( non référée, on pourrait dire « déliée » du masculin,) cela se révèle une catastrophe. En quelques versets est décrit un sexisme de tous les temps : femme sensuelle, jalouse, déficiente.

-L’Adam est celui qui se croit seul : les quatre « je » de Gn3/10

Ainsi dans ce jardin règne déjà le mal sous la forme de la non-considération de la femme comme personne à part entière. Ce monde du texte est de tous les temps. Cette exclusion du féminin, cette dévalorisation, cette instrumentalisation sont exemplaires de toutes les formes d’exclusion de l’autre.

Ce texte est Parole de Dieu au sens où il révèle un mal occulté. Cependant si bien occulté qu’il faut attendre vingt siècles pour qu’une théologienne comme L.Basset et d’une autre manière comme A. Wenin, puissent l’ exposer.

Pourquoi aujourd’hui peut-on faire ces lectures tellement différentes de celles qui ont eu cours jusqu’à maintenant ?

 

3-3ème élément d’herméneutique : la chance d’un écart

Une des réponses possibles consiste à dire que le monde du lecteur de ce texte aujourd’hui n’est plus le même que celui de son auteur et des commentateurs anciens. Expliquons-nous en reprenant l’analyse de P.Ricoeur telle qu’elle a été si bien expliquée par Daniel Marguerat et Yvan Bourquin[25].

En amont d’un texte, il y a le monde expérimenté par l’auteur et en aval, le monde où vit le lecteur.

« Pour que la lecture soit une authentique expérience, il faut que le texte ne coïncide pas en tous points avec le monde du lecteur. Si monde du récit et monde du lecteur sont superposables, alors la lecture ne dégage qu’un effet de miroir. Le lecteur se retrouve lui-même. En revanche, plus la distance est forte entre récit et lecteur , plus le retour au monde du lecteur sera fécond d’interrogation…Contre toute appropriation immédiate du texte, il faut insister avec Ricoeur, sur l’altérité comme dimension fondamentale du rapport au texte…Cette remarque est de grande importance pour la lecture biblique. Elle fait prendre conscience que l’éloignement (historique, culturel) des textes bibliques, s’il est un handicap pour une actualisation immédiate, fonctionne en réalité comme condition de possibilité d’une authentique quête de signification. Il faut postuler une étrangeté du texte face au monde du lecteur qui fait de la lecture une opération de dé-contextualisation et de re-contextualisation »

Jusqu’à récemment, ce texte, en ce qui concerne le rapport du masculin et du féminin, a fonctionné comme miroir : le monde patriarcal du lecteur était le monde patriarcal de l’auteur : aucune distance, l’un approuve l’autre et réciproquement ! C’est la situation de l’écart qui est la nôtre, maintenant, qui peut faire surgir un questionnement nouveau, une compréhension nouvelle.

Ce miroir a fonctionné pendant vingt siècles où notre question de l’Adam masculin n’en était pas une mais était une évidence. Cette masculinité d’Adam sur la compréhension du féminin et du masculin dans l’anthropologie chrétienne a été à la source de discrimination envers les femmes.

 

Sr Michèle Jeunet, rc

Article paru dans la revue Archivo per la storia delle donne

sous la direction de Adriana Valerio

 

Publié dans réflexions bibliques

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