Saint Paul rencontre Lydie

Publié le par comite de la jupe

Nous sommes en croisière, au nord de la Grèce, dans la ville de Philippes, sur le site de la rencontre de Paul et de Lydie, le 14 avril 2009.

Une bibliste, pendant la messe, prend la parole. Depuis des années, elle sillonne les Actes des Apôtres, elle suit Paul à la trace : c'est le sujet de sa thèse. 

Les participants écoutent… Un petit fait de rien du tout, rapporté en Actes  Ac 16,11-15
qui, cependant, en dit long, et que des instances masculines n'ont guère cherché à mettre en avant, au cours de l'histoire. Ils ont même dénaturé le sens d'un verbe.

Lisons, comme si nous y étions.

 

 

 

– Paul a entrepris, en compagnie de Silas et de Timothée, un nouveau voyage pour rendre visite aux Églises fondées au cours de son précédent périple. Son idée est d’aller annoncer la Parole en Asie, dans la région d’Éphèse et de Smyrne. Mais, par deux fois, l’Esprit Saint est intervenu, l’obligeant à modifier son itinéraire. De ce fait, c’est à Troas qu’il arrive.

Or, Troas est un lieu illustre dans l’Antiquité, chanté non seulement par Homère dans l’Iliade mais aussi par Virgile, dans l’Énéide : c’est des rivages de Troie que part Énée, fuyant la ville en flammes, pour arriver en Italie et poser les premières pierres de la future puissance romaine.

 

Troas apparaît ainsi comme un lieu symboliquement fort, d’où s’engendrera un monde nouveau.

– En outre, c’est à Troas que Paul a eu une vision dans laquelle il lui a été révélé que Dieu l’appelait, lui et ses compagnons (on note que, pour la première fois, le récit parle en « nous »), à passer en Macédoine et répondre ainsi à la demande du Macédonien qui l’appelait à l’aide dans sa vision (Ac 16,9-10).

                C’est donc un tournant important qui s’annonce dans le déploiement de la mission païenne sur le continent européen. Tel Énée, le troyen, emportant avec lui son bien le plus précieux (son vieux père Anchise sur ses épaules et des dieux pénates) pour aller vers un nouveau destin, Paul s’embarque avec confiance dans une traversée qui le conduira à porter le nom du Christ au cœur de la culture gréco-romaine, de Philippes, la ville du grand Alexandre, jusqu’à Rome, en passant par Athènes, Corinthe…

 

                La rencontre avec des femmes un jour de sabbat, au bord d’une rivière, en un lieu de prière, est le premier épisode marquant de ce voyage. Comme à son habitude, le jour du sabbat, Paul cherche à se rendre à l’office. Première surprise : il ne se rend pas à la synagogue mais dans un lieu où il « pense » trouver cet office. Deuxième surprise : ce sont des femmes qu’il rencontre ! L’une d’elles nous est présentée avec un soin particulier : Lydie, dont le nom « la Lydienne » dit qu’elle est originaire de la région dans laquelle se trouve la ville de Thyatire, connue par ses ateliers de teinturerie, spécialisée dans le commerce de la pourpre.

                Elle une « adoratrice de Dieu » (autre désignation pour « craignant-Dieu »), c’est-à-dire une païenne sympathisante du judaïsme, comme le prouve sa présence en ce lieu de prière un jour de sabbat. Les mots par lesquels Luc la décrit la font apparaître comme l’exacte correspondante, au féminin, du centurion romain Corneille, lui aussi « craignant-Dieu » et caractérisé par une grande piété (cf. Ac 10). En effet, de même que Corneille avait fait venir Pierre chez lui à la suite d’une révélation divine, Lydie, nous dit Luc, a déjà le « cœur ouvert » par le Seigneur. C’est pour cela qu’elle « écoute », attentive aux paroles de Paul, à l’image de Marie écoutant la parole du Seigneur (Lc 10,39).

                Comme Corneille, elle reçoit le baptême avec toute sa maison. Cet événement, pourtant, n’est  mentionné que de manière lapidaire. La scène n’est pas décrite pas plus que n’est évoquée la venue de l’Esprit Saint. L’accent est mis, en revanche, sur l’invitation que Lydie fait à Paul de « demeurer dans sa maison ». Le texte ajoute « Elle nous y contraignit » (traduction de la TOB) / « Elle nous força d’accepter » (traduction de la BJ).

                Qu’est-ce donc que cette contrainte exercée par Lydie sur les missionnaires ? Ont-ils vraiment été « forcés » à une démarche face à laquelle ils éprouvaient des réticences ? Aller chez une femme païenne ! Était-ce inconvenant à ce point ? Luc entend-il mettre en lumière le caractère exceptionnel de cet acte de Paul ? ou l’audace incroyable de cette femme ? Toutes les hypothèses ont été faites…. !

 

                Mais Luc lui-même nous suggère une autre interprétation.

Les mêmes verbes clés de ces versets « demeurer / rester » et « contraindre / forcer » se retrouvent, en effet, dans un autre passage de son œuvre, à savoir l’épisode des disciples d’Emmaüs, en Lc 24. Curieusement, cependant, ils ne sont pas traduits de la même façon dans nos Bibles !

– Dans le passage qui ne concerne que des personnages masculins, les disciples d’Emmaüs à qui le Christ va ouvrir les yeux (comme il a ouvert le cœur de Lydie), nous lisons : « Mais ils le pressèrent, en disant : “Reste avec nous” » (Lc 24,29, TOB).

– Dans le passage qui concerne Lydie et les femmes qui l’entourent, si on suit le texte grec et si l’on adopte la même traduction pour les mêmes mots, nous lisons : « Elle les invita, en disant : “Entrant dans ma maison, restez”. Et elle nous a pressés » (Ac 16,15).

 

                Lydie a tout simplement invité Paul et ses compagnons à demeurer chez elle, manifestant le même sens de l’hospitalité que les disciples d’Emmaüs et désireuse, comme eux, de continuer à écouter parler de celui qui avait ouvert les Écritures à ses disciples.

 

                Finalement, cet épisode est-il si extraordinaire que cela ? N’est-il pas simplement normal que Luc ait, une fois de plus, souligné par le parallélisme qu’il établit entre la figure féminine de Lydie et les figures masculines de Corneille et des disciples d’Emmaüs, à quel point il est héritier de la tradition paulinienne. Pour l’Apôtre, en effet, dans l’Église du Christ, juifs, grecs, esclaves, hommes libres, hommes, femmes, tous sont égaux, parce que fils et filles de Dieu, parce que tous « ne sont qu’un en Christ » (Ga 3,28). 

 

Odile Flichy

Philippes, le 14 avril 2009.

 

Publié dans réflexions bibliques

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Martine 22/05/2009 08:22

Bravo et merci pour cet excellent commentaire que j'ai communiqué immédiatement à mon groupe de lecture des Actes des Apôtres et quel dommage que pour rétablir une vérité objective, il faille passer pour féministe.

Simon-Pierre 13/05/2009 00:24

Encore une preuve qu'on peut difficilement concilier féminisme et charité fraternelle ... De la suspicion, de la méfiance envers vos FRERES .. quel beau témoignage de chrétien !