Un courrier de Bruno Cadart, prêtre au Brésil

Publié le par les deux soeurs

Nous recevons ce courrier de Christine:  


"Il est plus difficile à certains moments qu’à d’autres de vivre la communion dans notre Eglise.


Mais  certaines paroles courageuses peuvent redonner confiance en l’Esprit.

Voici encore une bouffée d'air pur venant d'un prêtre vivant au Brésil

 

Bravo pour votre blog que je consulte chaque jour. Avec mes encouragements

Christine"

 



Après « l’excomunication pour avortement d’une fillette de 9 ans violée par son beau père »

Bruno Cadart, prêtre au Brésil,

 

Comme je mets copie de ma réponse à diverses personnes, je présente Véronique en espérant ne pas trop me tromper. Elle a été responsable dans le MRJC (Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne), responsable de « Carrefour en Monde Rural ». Elle a fait un « tour du monde » pour découvrir ce qui se cherchait dans le monde agricole dans le monde entier. Elle a ainsi passé un séjour au Brésil, apprenant la langue en « quelques jours », au point d’être capable de faire des interviews sans traducteur. J’ai eu la joie de la cueillir à Belo Horizonte, où elle était accueillie par un prêtre ouvrier français, puis de l’accueillir quelques jours à Guaçui.

 

Chère Véronique,

En fin d’homélies, dimanche, j’ai dit :

Je vais parler d’un autre sujet (que la Transfiguration) avec beaucoup de tristesse. J’ai été questionné sur ce que je pensais de la situation de cette mère et des soignants qui avaient décidé de provoquer l’avortement de cette fillette de 9 ans.

Je vais vous poser une question : Vous imaginez, Jésus, devant cette mère et cette fillette détruite par un beau-père cassé, la condamner publiquement ?

Comment aurait-il réagi ?

Il se serait approché d’elles et aurait pleuré. Il les aurait écoutées. Il se serait tu, parce qu’il n’y a aucun mot devant tant de souffrance. Il n’aurait pas rajouté de la douleur à sa douleur.

Qu’a-t-il fait, dans une situation bien différente, avec la femme adultère que les pharisiens, les religieux de l’époque, le pressaient de condamner ? Il s’est abaissé, il ne l’a pas regardé de haut, il s’est tu. Il a provoqué les religieux de l’époque à accueillir la Parole pour regarder leur propre vie et non pour condamner d’autres. Il l’a aimée, il lui a redonné vie.

Vous le voyez excommuniant ceux qui sont sur la croix avec lui ? Il se tait, il donne sa vie.

Et cette mère et ces soignants ne sont en plus pas dans la position de cette femme adultère ou de ces bandits. Ils sont dans la position de personnes qui, dans une situation extrêmement difficile ont du prendre une décision douloureuse.

Même pour les principes les plus absolus, il peut arriver que suivre le Christ, vivre de l’Evangile puisse nous amener, dans une situation très complexe, à les transgresser.

J’ai expliqué comment, tout en ayant travaillé à fond contre l’euthanasie, il m’était arrivé de mettre dans la pharmacie du service, les produits pour pratiquer une euthanasie au cas où la personne que je soignais venait à étouffer sans que je ne sois capable d’apaiser ses souffrances par un autre moyen.

J’ai expliqué comment j’avais été jusqu’à prendre 4 jours de garde consécutifs pour suivre cette malade et que, finalement, j’avais pu l’accompagner jusqu’au bout, sans pratiquer l’euthanasie et en mettant au point un protocole de traitement des personnes en situation d’étouffement qui sert largement aujourd’hui.

Mais il n’aurait pas été moral de laisser cette personne étouffer « au nom de la défense de valeurs », même les meilleures.

J’ai continué en disant que je priais en premier lieu pour cette fillette et sa sœur handicapée et également abusée depuis des années, si détruites par leur beau-père ; en deuxième lieu pour sa maman, pour les soignants qui avaient dû prendre une décision pas facile et qui se justifie. Cette fillette encore non formée était effectivement en danger pour sa propre vie pour accoucher de 2 jumeaux, sans parler de toutes les autres difficultés autres que vitales. J’ai dit que je priais ensuite pour cet homme si défiguré en disant que, probablement, lui-même avait du être victime de quelque chose avant. Beaucoup de pédophiles ont eux-mêmes été violés dans leur enfance. S’il devait être emprisonné, il restait notre frère, un fils de Dieu pour lequel Christ a donné sa vie. J’ai dit que je priais ensuite pour cet évêque, pour l’Eglise, qu’elle se laisse toucher par l’Esprit Saint et ne trahisse pas le Christ.

As-tu lu l’éditorial de La Croix de ce lundi ?

C’est une des premières fois (je peux me tromper) que La Croix est si explicitement et frontalement critique contre Rome (sans oublier tout ce qu’elle a écrit sur la levée de l’excommunication des évêques intégristes).

Tu te demandes jusqu’où Rome ira ?

Je crains malheureusement que le problème ne soit pas seulement à Rome.

Nous sommes dans un moment de montée de l’intégrisme dans toutes les religions et ce n’est pas que le Pape. Combien de jeunes prêtres, de laïcs, sont encore plus durs ? Ici, c’est contre les laïcs que je dois me battre pour lever tous les interdits, tous les « non pode » (pas possible) élevés face aux demandes de baptêmes.

Faut-il quitter l’Eglise ?

C’est au contraire le moment de s’y accrocher, mais de parler sans langue de bois, et surtout, de lire l’Evangile chaque jour, de le vivre. C’est ce qu’a fait Saint François d’Assise dans un moment encore pire de l’histoire de l’Eglise.

Dom Luiz Flávio Cappio, évêque extraordinaire et pétri d’Evangile et d’amour des plus petits vient de nous prêcher notre retraite diocésaine. A la fin, il a dressé le portrait du prêtre dont le monde avait besoin. Dans ce portraite remarquable, il a dit qu’il fallait qu’il ait un « équilibre affectif solide », mais, immédiatement après, il a eu plusieurs réflexions où il semblait minimiser très fortement le problème qui, malheureusement, touche de nombreux prêtres ici au Brésil et les réponses totalement inadaptées des responsables. Après avoir parlé avec lui, il m’a demandé de lui mettre par écrit mes réflexions. Parlant de ce que je peux voir, j’ai forcément été amené à évoquer des situations du diocèse où je suis, et les décisions inadaptées de notre évêque, pourtant vraiment bon et homme d’Evangile. Je viens de lui adresser cette lettre avec copie à deux évêques que je connais ici, et à mon évêque de Cachoeiro.

Dans le même temps, j’essaye de provoquer d’autres prêtres à se passionner pour la lecture simple de l’Evangile au milieu des plus pauvres. Nous étions 2 en équipe Prado il y a un an ; nous sommes 11 et sans doute douze, sur environs 25 prêtres dans le diocèse.

3 autres prêtres ont démarré ce travail de lecture des Actes (ou d’un Evangile) dans chaque communauté après la messe. J’espère qu’ils sortiront transformés de cette manière de s’approcher des gens et de la Parole.

Je viens de prêcher la retraite des séminaristes du diocèse. J’ai d’abord été étonné (et touché) que l’on me fasse cette demande, alors que je parle mal, que je questionne très directement et que je pensais que cela incommodait. J’y ai parlé sans détour y compris de profils de prêtres où ils n’ont pas pu ne pas reconnaître des gens précis, dont leur recteur de propédeutique, pour les appeler à choisir le type de prêtre qu’ils souhaitaient être.

Le Recteur du Séminaire de Propédeutique passe tout son temps à donner des consultations de psychologie qu’il fait payer R$ 100,00 (1/4 de salaire minimum). Il a une entreprise de camions. Même quand un laïc vient lui demander un conseil, il lui est demandé de payer. Il est devenu psychologue, formé dans une école « ésotérique » où il avait été traiter sa propre dépression.

Je crois à ce double mouvement :

-     Lire et vivre à fond l’Evangile, en témoigner, essayer de permettre à d’autres de bouger.

-     Ne pas avoir peur de dénoncer, en essayant de le faire dans des termes qui puissent être reçus.

Il n’est pas possible de « suivre vraiment le Christ » en se coupant du Corps qu’il a fondé.

Quand je vois ce que produit le mouvement qui a consisté à se couper de l’Eglise et à fonder d’autres Eglises pour « réformer », cela me garde de la tentation quand elle se fait forte. Je suis chaque jour plus effaré de ce qui se passe dans les Eglises « Evangéliques » et, lisant les Actes tous les soirs dans des communautés, je ne vois pas comment nous pourrons vivre du Christ, le signifier, en se coupant de son corps.

Mais, oui, chaque jour j’ai un peu plus mal et ce que je vois ici m’inquiète profondément : intégrisme, pentecôtisme et toute la manipulation et la destruction des personnes que véhicule ce courant, scandales nombreux dans le clergé au Brésil que je me suis contenté, jusque là, d’évoquer discrètement dans mes courriers. Je n’avais pas la même perception du clergé en France.

J’ai la conviction que nous ne sommes qu’au début d’une grande crise dans l’Eglise. Je le dis depuis des années. Chaque année me prouve cependant que je me suis trompé… c’est pire que ce que j’imaginais.

Ce peut être l’occasion de claquer la porte, ou de s’attacher au Christ vraiment, de méditer sur son choix fou de s’en remettre à des hommes limités, qui n’ont pas arrêté de le trahir, le renier, lutter pour savoir qui serait le plus grand alors qu’il annonçait la Croix, de vouloir éloigner ceux qui dérangeaient…

Cela veut aussi dire qu’il te choisit, qu’il me choisit avec nos propres limites.

Par ailleurs, il n’y a pas que ces signes que j’évoque. Combien de personnes, de communautés, vivent l’Evangile de manière extraordinaire autour de nous, même si cela les amène à souffrir d’autant plus de tout ce que j’évoque ci-dessus.

Ce qui m’aide à tenir, ce sont toutes ces personnes rencontrées dont je parle dans mes courriers collectifs, parfois totalement inattendues, comme « Baba », ce patron de scierie qui employait 60 personnes sans les déclarer et en les faisant travailler 7 jours sur 7. Mercredi, nous aurons notre deuxième rencontre. La situation de sa scierie a vraiment changé et cet homme a été bouleversé intérieurement.

Mais, comme toi, j’ai mal, profondément mal.

J’attends avec inquiétude l’article qui sortira vraisemblablement dans le journal diocésain. Le mois précédent, un article justifiait tous les retours en arrière de Benoit XVI sur la liturgie et son choix de réintégrer les évêques traditionnalistes au nom de l’ouverture et de « l’œcuménisme ». Il y a deux ans, le vicaire général signait un article pour appuyer le Pape qui avait refusé de recevoir une artiste catholique très connue au Brésil parce qu’elle avait participé à un appel à prévenir le SIDA en utilisant le préservatif. Le vicaire général parlait d’elle avec mépris et, s’appuyant sur un « scientifique » loufoque, affirmait que, en plus, le préservatif ne préservait pas du SIDA et que le virus passait à travers les pores du latex.

Je ne sais pas si vous avez eu cette information en France, mais l’Archevêque de Récife aurait eu ces extraordinaires réflexions complémentaires :

-     Le beau-père (qui violait les filles) n’a pas été excommunié parce qu’il n’a pas été pour l’avortement et qu’il n’y a pas de commune mesure entre le faite de tuer (avorter) et son propre comportement.

-     Quelques jours plus tard : si la mère et les soignants reconnaissent leur faute, ils pourront être « pardonnés » et communier de nouveau. Je n’ai pas entendu dire que l’on ait attendu que les évêques intégristes reconnaissent leur faute pour lever l’excommunication… Il semble même qu’ils attendent que le Pape reconnaisse sa faute et la faute de toute l’Eglise catholique…

C’est du moins ce que rapporte la presse.

Quand aux réactions des communautés… Les gens n’ont pas appris à être critiques au bon sens du terme. Ils semblent gober tout, à commencer par tous les excès du Pentecôtisme.

Ceci-dit, tout à l’heure, un journaliste très « populaire » et « populiste », qui passe son temps à utiliser tous les crimes dans des discours type « Le Pen » et à faire la morale à tous, disait : « Benoit XVI, je suis catholique, je suis dévot de Na Sra Aparecida, mais si tu continues, je vais quitter l’Eglise. Arrête ces « bobagens » (paroles absurdes). C’est un signe que « l’opinion » est troublée, car il parle dans le sens de l’opinion. Je vois des responsables de la paroisse ici profondément en question alors que, jusque là, ils ne remettaient jamais rien en question et « croyais en tout », « obéissait en tout », même aux énormités.

C’est peut être un aspect positif de cette crise : des personnes, des évêques, osent questionner et dire un désaccord, comme sur les décisions de Rome par rapport aux intégristes.

Je ne sais pas si cet évêque, qui est un évêque « malade » (psychiatriquement déséquilibré) nommé par Rome pour remplacer Dom Helder et qui a systématiquement tout détruit ce qu’avait fait Dom Helder, a servi la cause en défendant « la morale ». Je crois qu’il a profondément contredit l’Evangile et la manière du Christ de venir révéler l’amour du Père à tous, et d’abord aux plus détruits. Ils croient défendre le « non à l’avortement », ils n’ont fait que convaincre une multitude de promouvoir le « droit à l’avortement ».

Tiens bon, et accroche-toi au Christ à l’Evangile, à l’Eglise aussi. Chevrier, fondateur du Prado, qui vivait dans une époque difficile et qui n’a pas eu peur d’avoir une attitude et des paroles en contrepoint de ce qu’était « l’Eglise » a écrit ceci dans son livre le "Véritable Disciple" (p. 511) :

Aimer Jésus Christ.

"Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure. Celui qui ne m'aime point".. (Jn 14,23) "C'est la gloire de mon Père que vous deveniez mes disciples et que vous portiez beaucoup de fruits". (Jn 15,8) Le disciple de Jésus Christ est un homme qui est rempli de l'esprit de son Maître, qui pense comme son Maître, qui agit comme son Maître, qui le suit en tout et partout. Mais cet esprit de Dieu, peu le reçoivent, peu le comprennent, peu l'admettent dans la pratique. Ceux-là seulement qui sont de Dieu, qui écoutent sa parole et à qui il est donné de la recevoir. Personne ne va au Fils que par le Père.

C'est donc une grande grâce que de recevoir cet esprit que le monde ne peut recevoir. Si nous sommes du monde, si nous pensons comme le monde - idées du monde - nous ne pouvons le recevoir, il faut se dépouiller de soi-même pour le recevoir et le comprendre.

Cet esprit est répandu dans le Saint Evangile. C'est là qu'il est semé comme des fleurs qu'il faut cueillir une à une pour en prendre la plus grande quantité possible.

Notre Seigneur l'avait tout entier, cet esprit ; nous, nous ne pouvons l'avoir qu'en partie; mais au moins tâchons d'en prendre le plus possible, pour en être le plus possible animés et glorifier Jésus Christ et son Père.

Cet Esprit est peu connu, peu goûté, peu compris, même parmi ceux qui devraient le posséder et le comprendre : les habitudes, les usages, les idées qu'on se fait, les raisonnements qu'on fait, les exemples extérieurs, entraînent le monde et les prêtres même à vivre selon l'esprit du monde et non selon l'esprit de Dieu.

De sorte que, si nous voulons agir selon l'esprit de Dieu, il faut lutter beaucoup contre les idées, les usages, les manières des autres, et c'est aussi pour cela que les saints, qui avaient l'esprit de Dieu, ont eu tant à souffrir de la part même de leurs frères.

Mais il ne faut pas s'arrêter à cela, il faut s'appuyer sur Jésus Christ et sa parole ; c'est là le fondement inébranlable et solide sur lequel on peut s'asseoir tranquille : Jésus Christ et l’Eglise.

Appuyé sur ces deux bases, on ne peut que marcher en sûreté, malgré les contrariétés, les combats, les luttes et les persécutions.

Prie pour l’Eglise, donne lui visage d’Evangile. Très fraternellement.

Bruno Cadart, prêtre au Brésil, Médecin de formation, auteur de deux livres dans lesquels je défends le refus de l’euthanasie (En fin de vie, et Réflexions sur Mourir dans la dignité, le lundi 10 mars 2009

 

Publié dans expériences vécues

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